Do you Dry January ?

À l’heure où nos voisins européens se mettent au sec, je m’interroge sur le réel impact de ce rendez-vous (qui en Belgique a lieu plutôt en février sous le nom de Tournée Minérale). En général, le phénomène me laissait au mieux songeuse, au pire indifférente. Cette année, je constate une pointe d’agacement dans la façon dont je perçois ce mouvement.

Ma consommation de bière et d’alcool en général n’est pas quotidienne. Je bois pour le plaisir, principalement, et pour le travail ensuite. Je n’ai jamais eu de consommation excessive journalière telle que l’arrêt brutal interromprait une dégradation inexorable de mon corps. Au-delà d’abhorrer les tendances à suivre sur les réseaux, je suis irritée de constater que mon feed Instagram est rempli de vidéos qui m’expliquent quels bienfaits mon corps retirerait après 1, 5, 10 et 30 jours sans alcool : meilleur sommeil, peau plus lumineuse, perte de poids, regain d’énergie.

J’ai l’impression qu’on cherche à me vendre un cosmétique à la mode ou le dernier complément alimentaire en vogue.

Ce qui me pose problème, c’est qu’on s’adresse aux consommateurs comme s’ils étaient tous des buveurs invétérés, qui descendraient des quantités indécentes tous les soirs. Or, la consommation moyenne d’alcool en Europe est d’environ 10,8 litres d’alcool par personne, et le nombre de buveurs quotidiens en Belgique est inférieur à 10 % de la population adulte.

Est-ce que les quantités que nous buvons quotidiennement sont vraiment si importantes que, dès un jour sans alcool, on espère toute sorte de bienfaits pour le corps ? Ce discours me fait sourire, surtout quand je repense aux propos d’une nutritionniste qui « debunkait » le mythe du vin rouge quotidien : pour que notre corps profite réellement d’un prétendu effet protecteur des antioxydants, il faudrait consommer l’équivalent de 300 litres de vin par jour ! En revanche, je devrais croire qu’au bout d’un jour sans alcool mon corps se transforme déjà..

Je crois surtout que le Dry January surfe sur les contradictions qu’inspire le mois de janvier.

Après quinze jours d’excès en tout genre, qui n’a pas envie de remettre un peu d’ordre pour soulager son organisme ? Mais on nous souffle des solutions pleines d’injonctions : maigrir, reprendre le sport, dormir huit heures, boire trois litres d’eau par jour. Et voilà que, comme par magie, le Dry January réunit en une seule action tous ces objectifs et promet de faire de nous, en un mois, la personne que nous voulons être.

C’est la même logique que celle d’un régime ultra strict : on promet une transformation radicale. Sauf que moi… les régimes stricts, je n’ai jamais aimés. À chaque fois que j’essaie, je repars avec deux kilos supplémentaires. Donc je m’interroge : et si se mettre au sec ne faisait que diaboliser une boisson qui n’est pas à banaliser, mais qui mérite une gestion apaisée et sereine pour éviter justement de tomber dans ses travers ?

Dans certaines enquêtes, un pourcentage non négligeable de participants rapporte une réduction de sa consommation trois à neuf mois après le Dry January. Mais quid des autres participants ? Ceux qui, après avoir tenu jusqu’au 31 janvier, replongent tête la première le 1er février parce que « quand même, je l’ai bien mérité » ?

Le risque est clairement de devenir dépendants, de ne plus savoir gérer sa consommation, de perdre l’équilibre..alors pourquoi justement flirter dangereusement en adoptant des comportement déséquilibrés ? Passer un mois à reculer, pour mieux plonger ensuite ?

Et si, au lieu de prôner la privation, on parlait d’éducation ?

Si on apprenait ce qu’il y a derrière un savoir-faire brassicole ? La joie que l’on peut ressentir à faire fermenter une boisson, à créer un produit pour raconter une histoire, une envie, pour communiquer quelque chose. Jouer avec les ingrédients comme on joue en cuisine.

Cette initiative me peine d’autant plus que je la trouve limitante et pauvre en idéaux. On nous propose d’arrêter brutalement l’alcool comme s’il s’agissait du pire vice sur terre, en oubliant la richesse du savoir-faire qui se cache derrière, et surtout les personnes qui vivent de cette industrie.

Janvier est déjà un mois compliqué pour les brasseurs. Le Dry January prend chaque année plus de place ; ce sont des humains qui peinent à arriver à la fin du mois, qui ont du mal à payer leurs fournisseurs et leurs employés.

Le beurre bouche les artères : a-t-on déjà fait la morale à un chef parce qu’il sert des plats riches ? A-t-on déjà appelé à un mois sans beurre ? Sans huile ? Sans sucre ? Cela n’aurait aucun sens. Alors, oui, l’alcool peut être dangereux, mais comme pour beaucoup de choses dans la vie, c’est la dose qui fait le poison.

Apprenons à doser, pas à interdire.

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