Qui étaient les ale wives ?

En ce mois de mars où l’on nécessite encore d’une journée internationale de lutte pour les droits de la femme, j’ai voulu remettre l’église au milieu du village, ou plutôt, le chaudron au milieu de la cuisine.

On va parler des ale wives. Qui étaient ces « épouses de la bières » ? Pourquoi ont-elles disparu ? Pourquoi pendant longtemps on les a confondues avec des sorcières alors qu’elles ont fait l’histoire de la bière ?

Avant les brasseries, il y avait les cuisines

Au Moyen Age, la bière est une boisson du quotidien. Le brassage est une extension des tâches domestiques, au même titre que faire le pain ou préparer les repas. C’est donc l’affaire des femmes. Or certaines d’entre elles, ont compris qu’elles peuvent utiliser ce levier pour mettre du beurre dans les épinards. Elles commencent donc à produire de la bière en surplus pour la vendre en dehors du foyer et en faire une activité commerciale. Les ale wives étaient nées.

Les premières entrepreneuses de la bière

Petit à petit, certaines femmes se spécialisent. Elles vendent, échangent et tiennent parfois de petites tavernes.

Dans certaines villes anglaises, les ale wives deviennent des figures incontournables de la vie locale.

De brasseuses à sorcières

Les ale wives commencent à faire prospérer leurs petites affaires et communiquent autour de leur activité. Pour notifier qu’un surplus de bière est disponible à la vente, elles accrochent souvent un balai à la porte de leur maison ; pour qu’on les reconnaisse sur les marchés, elles adoptent des chapeaux pointus qu’on peut remarquer de loin. Pour préserver les céréales nécessaires aux brassages, elles possèdent souvent des chats pour faire fuir les petites souries indésirables. Ça ne vous rappelle rien ?

Ces signes sont rentrés dans l’imaginaire collectif comme les symboles liés aux sorcières. Les ale wives étaient des femmes indépendantes, qui gagnaient leur argent en faisant leur commerce. Le brassage devient pour elles un levier d’émancipation : un moyen de ne pas dépendre d’un mariage pour subsister, et, une fois mariées, d’améliorer concrètement le quotidien du foyer. Et ça, forcément, ça ne passe pas.

Quand la bière devient une affaire d’hommes

A partir du XIV siècle, le statut des ale wives évolue. Le brassage sort du cadre domestique et devient un enjeu industriel grâce à l’urbanisation croissante, la professionnalisation des processus de brassage, l’arrivée du houblon et l’entrée progressive des hommes dans ce secteur devenu lucratif.

A mesure que leur rôle économique décline, leur image se dégrade. Elles deviennent des figures suspectes, parfois ridiculisées, parfois diabolisées.

Entre le XVe et le XVIe siècle, le brassage devient une activité de plus en plus réglementée. Les brasseries se structurent, c’est la naissance des guildes, et les femmes en sont progressivement exclues.

Les ale wives disparaissent alors des sources, ou subsistent sous forme marginale.

Il ne s’agit pas d’une disparition brutale, mais d’un effacement progressif, à mesure que la bière devient une industrie.

Et le travail féminin perd en valeur

Il n’y pas trop de quoi s’étonner d’ailleurs, les mêmes dynamiques existent encore de nos jours.

De nombreuses recherches en sociologie du travail montrent que plus une profession se féminise, plus son salaire moyen tend à baisser.

Une étude de Levanon, England et Allison (2009) montre que l’augmentation de la part de femmes dans un métier est associée à une baisse de sa rémunération globale, pour les hommes comme pour les femmes.
D’autres travaux européens (Murphy & Oesch, 2015) confirment cette corrélation dans plusieurs pays.

À l’inverse, certains secteurs suivent la trajectoire opposée.
L’informatique en est un exemple frappant : au début du XXe siècle, la programmation est largement féminine et peu valorisée. Lorsqu’elle devient stratégique et prestigieuse, elle se masculinise fortement (Ensmenger, Hicks).

La bière, une question de genre ?

Remettre en lumière ces premières brasseuses, c’est souligner comment la bière n’a jamais été un univers intrinsèquement masculin, mais ça l’est devenu quand le secteur a gagné en prestige et en valeur économique.

Réintégrer ce récit dans une histoire plus large, c’est poser les premières briques pour commencer à corriger l’histoire avec un grand H.

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