Game Over

Belle-Vue aurait eu 113 ans cette année. Philémon Vandenstock, l’humble « coupeur » de lambic qui lança son activité en 1913, ne se doutait pas que son aventure se terminerait plus d’un siècle plus tard, après avoir appartenu au plus grand groupe brassicole mondial.

Des débuts modestes à Anderlecht

Comme nombre de vocations brassicoles bruxelloises, l’histoire de Belle-Vue commence par la gueuze. Philémon achète des lambics de différents millésimes auprès de brasseurs spécialisés, les assemble et les soutire pour les commercialiser. C’est ce savoir-faire du coupeur qui permet de créer la gueuze, bière emblématique de Bruxelles au tournant des XIXe et XXe siècles.
En 1927, il rachète le café Belle-Vue, avenue Paul Janson à Anderlecht, donnant à son entreprise le nom qu’elle portera pour toujours. La guerre interrompt brutalement son parcours : déporté en Allemagne, il ne reviendra pas. En 1944, son fils Constant reprend le flambeau, épaulé par sa mère et son beau-frère.

Le Rubicon de 1949

À la sortie de la guerre, l’activité croît rapidement. En 1949, Constant franchit un cap décisif : de simple assembleur, il devient brasseur en acquérant une brasserie à Molenbeek. Les rachats s’enchaînent – De Coster, Timmermans, De Neve, La Bécasse – et l’exportation démarre vers la France et les Pays-Bas.
Constant Vandenstock, qui mènera aussi une carrière de footballeur puis de dirigeant du Sporting d’Anderlecht, nourrit une ambition claire : faire connaître Belle-Vue aux quatre coins du pays. Il y parvient, notamment grâce au sponsoring du club bruxellois entre 1973 et 1981, alliant ses deux passions, la bière et le ballon rond.

De la gloire à la multinationale

Dans les années 1970-1980, Belle-Vue est la gueuze la plus populaire de Belgique. Pour beaucoup, « boire une gueuze » signifiait « boire une Belle-Vue ». Mais la success-story familiale s’achève en 1989, quand Interbrew (futur AB InBev) prend une participation, puis le contrôle complet en 1991. La production est transférée en 2009 à Sint-Pieters-Leeuw.
Si Belle-Vue a survécu à la fièvre moderniste qui fit disparaître nombre de bières régionales, elle a aussi subi la standardisation industrielle et la concurrence de gueuzeries artisanales renaissantes comme Cantillon, 3 Fonteinen ou Boon. Celles-ci ont reconquis les amateurs en misant sur authenticité et complexité, là où Belle-Vue a progressivement perdu son identité.

Le clap de fin

En 2025, AB InBev a tranché : la production de la Gueuze Belle-Vue s’arrête, faute de demande suffisante. Le marché s’est déplacé vers les pils, triples ou IPA, tandis que les amoureux de lambic privilégient les versions traditionnelles. Seule la Kriek Belle-Vue, à base de griottes macérées dans le lambic, subsiste encore – mais son avenir reste incertain.
Ainsi s’éteint une marque qui fut un symbole populaire, une porte d’entrée vers l’univers de la gueuze pour des générations entières.

Héritage et mémoire

Belle-Vue aura marqué l’histoire brassicole belge par son rôle de pionnière. Elle a permis à la gueuze, même adoucie et édulcorée, d’entrer dans les cafés de quartier, sur les tables familiales et jusque dans les stades.
Son retrait sonne comme la fin d’un modèle industriel appliqué à un produit de terroir. Mais il témoigne aussi d’une vitalité retrouvée de la gueuze artisanale. « Game over » pour Belle-Vue, peut-être, mais le jeu continue plus que jamais dans les foudres des brasseries bruxelloises et du Pajottenland.

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