Castelain : une brasserie centenaire en pleine forme

Vendredi 11 septembre, la Brasserie Castelain ouvrait son site historique de Bénifontaine pour souffler ses cent bougies. Amis de la maison, confrères brasseurs, distributeurs fidèles, fournisseurs de longue date et, au premier rang comme il se doit, l’ensemble de la famille et des collaborateurs de la brasserie.

Brique ou bière ?

En 1926, trois frères hésitent. Ceran, François et Cornil Delomel ont un terrain à Bénifontaine, un petit village du Pas-de-Calais posé entre Lens et les terrils, et deux idées en tête : monter une briqueterie, ou monter une brasserie. Ils choisissent la bière. Un siècle plus tard, on peut raisonnablement affirmer que la région a gagné au change.

Cent ans, donc, sur le même site — un détail qui n’en est pas un. Car la maison a changé de mains sans jamais changer d’adresse. En 1966, Roland Castelain a cinquante-deux ans, vingt années de négoce de boissons derrière lui — eaux, vins, limonades livrés d’abord à cheval, ensuite en camion — et pas la moindre intention de lever le pied. Avec son épouse Marie-Louise, il s’endette pour racheter aux Delomel leur brasserie. Pourquoi diable ? « Par passion pour le produit », répondra-t-il toute sa vie. On a vu des plans d’affaires plus sophistiqués ; on en a vu peu d’aussi durables.

Une bière de Noël qui sauve la maison

Le coup de génie arrive une génération plus tard. Yves Castelain a pris la suite de son père en 1978 et hérite d’une brasserie qui frôle la faillite. Sa réponse tient en une recette : une bière de dégustation, plus savoureuse et plus corsée que tout ce qui se brasse alentour, pensée d’abord comme une bière de Noël, qu’il baptise d’un nom à l’identité régionale forte : CH’TI. La bière de Noël devient une bière de toute l’année, la bière de toute l’année devient un emblème régional, et l’emblème régional devient le socle d’un développement qui n’a plus cessé.

Il faut mesurer ce que ce sauvetage a d’exceptionnel. La France comptait près de 3 000 brasseries au début du XXe siècle ; il n’en restait que 71 en 1960, et 23 en 1976. Pendant que le paysage brassicole français s’effondrait, une petite maison familiale du Pas-de-Calais faisait le pari inverse.

Puis vient 1986, et la JADE : première bière biologique brassée en France, quarante ans cette année. Avant-gardiste est un mot que l’on galvaude ; ici, il est mérité. Suivront la JADE sans gluten en 2015, la JADE 0,0 % en 2019 — à une époque où le sans-alcool faisait encore sourire les comptoirs.

Nicolas, troisième génération

Annick Castelain prend la direction en 2008, avant de passer la main à son neveu Nicolas — troisième génération aux commandes — à trente-huit ans.

Ingénieur de l’Institut Supérieur Agricole de Lille, Nicolas Castelain entre dans l’entreprise en 2007, à vingt-sept ans, et fait le choix peu courant de la traverser par l’atelier avant d’en occuper le bureau : achats, maintenance, logistique, production. Il complète son parcours par une formation en Belgique, à Louvain-la-Neuve.

Depuis, il a créé la gamme éponyme CASTELAIN (2016, dix ans cette année), ouvert en 2024 le SPOT — musée sensoriel, taproom, boutique et jardin du brasseur — et engagé la maison dans une trajectoire de décarbonation à horizon 2030-2050. Entre 10 et 15 % du chiffre d’affaires y passent chaque année depuis 2019, sur 23 millions d’euros réalisés en 2025. Orge bas carbone à 25 % en 2025, objectif 50 % dès cette année ; 71 000 bouteilles lavées l’an dernier ; et l’abandon, assumé, de la bouteille noire emblématique de la gamme Castelain, incompatible avec le réemploi.

« Investir dans des filières agricoles durables a un coût. Nous avons fait le choix de l’assumer sans le répercuter sur le consommateur, parce que c’est notre responsabilité de brasseur », explique-t-il.

Cent ans, soixante ans de Castelain

Les discours de vendredi soir l’ont rappelé mieux que n’importe quel communiqué. Le maire de Bénifontaine, Nicolas Godart et Sylvain Robert,  président de l’agglomération avaient fait le (court) déplacement, et tous deux ont souligné le poids de la brasserie dans le tissu économique local : cinquante salariés dans un village du bassin minier, cela ne se compte pas seulement en hectolitres. Nicolas Castelain a pris la parole, devant ses équipes pour dresser le bilan mais également pour les remercier chaleureusement.

Les chiffres, pour la forme : moins de 5 000 hectolitres en 1980, près de 130 000 en 2025 ; cinquante collaborateurs ; cinq marques ; plus de soixante récompenses depuis 2019. Et la suite est déjà coulée dans le béton : des travaux en cours d’achèvement sur le site doivent porter la capacité de production à 160 000 hectolitres. On ne fête pas souvent un centenaire avec les grues encore sur place — c’est une façon assez claire d’indiquer où l’on regarde.

Le pinceau a un goulot. Sous le barnum, entre les casiers noirs frappés du sceau de 1926, la fresque du centenaire prend forme à coups de bouteilles capsulées trempées dans la peinture : houblons, bulles et verre couronné de mousse. Une œuvre brassée en direct, à Bénifontaine.

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