À Anvers, les grenades explosent joyeusement, à Bruxelles, les balles sifflent à nos oreilles et des toxicomanes errent tels des zombies dans nos rues. Mais pas de panique : notre gouvernement a identifié le véritable danger qui menace notre société. Notre culture de la bière. Une bière, voilà donc ce contre quoi il faut protéger d’urgence la population belge.
Pendant que les Hautes Fagnes brûlent et que, lors des épisodes de chaleur extrême, les victimes de la canicule tombent comme des mouches, notre ministre de la Santé publique semble avoir d’autres priorités. Alors que la Belgique aime mettre en avant à l’étranger sa culture brassicole, ses brasseries, ses cafés et ses traditions séculaires, cette même culture devra bientôt, chez nous, s’afficher avec un avertissement officiel. Pas parce que quelqu’un boit trop. Pas parce qu’un mineur achète de l’alcool. Pas parce que quelqu’un prend le volant en état d’ivresse. Simplement parce qu’il y a de la bière dans le verre.
Les Brasseurs Belges ont décidé que cela suffisait. Avec les fédérations flamande, wallonne et bruxelloise de l’horeca, Comeos, Fevia, UNIZO et FEBED, ils ont lancé une lettre ouverte. Plus d’une centaine de brasseurs et de nombreuses personnalités connues se sont déjà ralliés à cet appel. Leur message au gouvernement fédéral est clair : revoyez le projet d’arrêté royal sur la publicité pour l’alcool et cessez de stigmatiser tout un secteur comme s’il était lui-même le problème.
Dans leur ligne de mire : l’avertissement sanitaire que le ministre de la Santé publique Frank Vandenbroucke souhaite voir apparaître sur les publicités pour l’alcool : « L’alcool nuit à la santé. »
Aucune différence entre plaisir et abus
Soyons clairs sur un point. L’abus d’alcool existe. Il peut avoir de graves conséquences pour les personnes concernées et leur entourage. Les mineurs ne doivent pas boire d’alcool. Prendre le volant en état d’ivresse est totalement irresponsable. Celui qui prétend que le secteur brassicole ne doit pas prendre ces problèmes au sérieux vit sur une autre planète. Mais c’est précisément pour cette raison que le message proposé est si malheureux.
« L’alcool nuit à la santé » ne fait aucune distinction entre l’abus d’alcool et une consommation responsable. Aucune différence entre dix verres et un seul. Entre une soirée d’excès et une Orval au déjeuner. C’est le produit lui-même qui se voit coller l’étiquette « nuisible ».
Ce n’est pas de la nuance. C’est un coup de massue.
Et surtout, c’est une étrange manière de faire de la santé publique. Un slogan remplace ici une politique nuancée. Tout est mis dans le même sac avant d’y apposer un avertissement.
La Belgique contre sa propre culture de la bière
La situation devient franchement absurde lorsqu’on se rappelle de quel pays nous parlons.
Pendant des années, la Belgique a présenté sa culture de la bière au monde entier comme une richesse dont elle pouvait être fière. En 2016, la culture de la bière en Belgique a été inscrite sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Nous brandissons fièrement nos trappistes, nos lambics, nos gueuzes, nos saisons, nos bières blanches, nos triples et nos centaines de brasseries. Les offices du tourisme attirent les visiteurs avec des week-ends brassicoles et des visites de brasseries. Et nos ministres aiment lever leur verre lorsqu’une brasserie belge remporte une récompense internationale.
Et demain, la publicité pour cette même bière devra annoncer qu’elle nuit à la santé.
Il fallait oser.
La France défend sa culture du vin. L’Italie veille jalousement sur son patrimoine gastronomique. La Belgique, elle, semble devenir particulièrement douée pour jeter la suspicion sur sa propre fierté nationale.
Pourtant, chez nous, la bière représente bien plus que de l’alcool dans un verre. C’est de l’agriculture, un savoir-faire brassicole, de la gastronomie, des cafés, du tourisme, de l’exportation et du patrimoine. Ce sont des familles qui brassent depuis des générations et de jeunes brasseurs qui veulent construire les entreprises de demain. Ce sont des dizaines de milliers d’emplois directs et indirects. Et oui, la bière, c’est aussi tout simplement ce verre que l’on partage.
Réduire tout cela à « nuisible pour la santé » est pour le moins simpliste.
Les chiffres racontent eux aussi une histoire
Plus étonnant encore : au cours des dernières décennies, le secteur n’est pas resté les bras croisés. Les brasseurs rappellent à juste titre la campagne BOB, l’autorégulation en matière de publicité pour l’alcool, les campagnes en faveur d’une consommation responsable et les investissements considérables réalisés dans les bières sans alcool et à faible teneur en alcool.
Et des progrès ont été accomplis.
Lors de la toute première campagne BOB, en 1995, 6,4 % des conducteurs contrôlés avaient été testés positifs. L’hiver dernier, ils n’étaient plus que 1,1 %, alors même que le nombre de contrôles a considérablement augmenté.
Selon les chiffres avancés par le secteur, la consommation quotidienne d’alcool a elle aussi presque diminué de moitié en dix ans, passant de 14,2 à 7,7 %. Aujourd’hui, 84 % des Belges respecteraient la quantité maximale recommandée par le Conseil Supérieur de la Santé. En Flandre, ce chiffre atteindrait même près de 92 %.
Tous les problèmes sont-ils résolus pour autant ? Bien sûr que non.
Mais lorsque les chiffres évoluent dans la bonne direction, la première question devrait au moins être de savoir quelles mesures fonctionnent. Pas de conclure qu’il nous faut surtout un avertissement plus grand.
La santé publique mérite mieux
C’est peut-être là ma principale objection à cette mesure.
Une bonne politique de santé publique doit informer les citoyens. Elle doit expliquer les risques, s’attaquer aux comportements problématiques et concentrer ses efforts là où les bénéfices pour la santé peuvent être les plus importants. Elle doit protéger les mineurs et lutter contre les abus.
Mais une politique ne devient pas automatiquement meilleure parce que son message est plus brutal.
L’avertissement proposé fait précisément le contraire de ce que devrait faire une bonne communication : il supprime tout contexte.
Et il y a autre chose. Le secteur brassicole et l’horeca belges n’ont vraiment pas besoin d’une nouvelle tape symbolique sur les doigts. Les brasseries doivent faire face à la hausse des coûts, à de lourds investissements et à un marché extrêmement concurrentiel. L’horeca lutte depuis des années contre la pénurie de personnel, l’érosion des marges et l’augmentation des coûts.
Comme le formule Krishan Maudgal, CEO des Brasseurs Belges : « L’affirmation “L’alcool nuit à la santé” stigmatise inutilement tout un secteur qui génère des investissements, des milliers d’emplois et de la cohésion sociale. »
Difficile de lui donner tort.
Protégeons là où il faut protéger
Le cœur de la lettre ouverte pourrait difficilement être plus raisonnable : « Protégez les mineurs. Luttez contre les abus. Absolument. Mais n’attaquez pas ce qui nous rassemble. »
Combattez l’abus d’alcool. Renforcez les contrôles sur les routes. Investissez dans la prévention. Protégez les jeunes. Aidez les personnes qui souffrent d’une consommation problématique. Étudiez quelles mesures ont réellement un effet. Et exigez, bien entendu, que les brasseurs, l’horeca et les distributeurs prennent leurs responsabilités.
Mais cessons de croire que l’on améliore la santé publique en mettant implicitement au pilori quiconque fait de la publicité pour un verre de bière.
Une bière n’est pas un paquet de cigarettes. Un café n’est pas un repaire de drogués. Un brasseur n’est pas un dealer.
Et un consommateur adulte n’est pas non plus un enfant à qui l’État-papa doit rappeler, devant chaque publicité, qu’il faut faire attention.
Aux armes, citoyens !
Les Brasseurs Belges demandent au gouvernement de revenir autour de la table et de rechercher des mesures qui s’attaquent réellement aux abus d’alcool sans stigmatiser une culture brassicole vieille de plusieurs siècles.
Cet appel mérite notre soutien.
Bière Grand Cru lance donc à son tour un appel à tous ceux qui pensent que la santé publique est importante, mais que le bon sens l’est tout autant : signez la lettre ouverte.
Pas contre la prévention. Pas contre une politique responsable en matière d’alcool. Bien au contraire.
Mais pour la nuance. Pour nos brasseurs et nos cafés. Pour une culture de la bière qui a contribué à faire connaître la Belgique dans le monde entier. Et pour le simple droit de savourer un bon verre de bière de manière responsable sans être traité comme si l’on contribuait ainsi à un problème de société.
Aux armes, citoyens ! Signez la lettre ouverte des Brasseurs Belges !