Le bassin houiller du Nord–Pas-de-Calais traverse la frontière du côté de Bonsecours, ce petit village hennuyer à cheval entre la France et la Belgique. C’est là qu’en 1933, un certain Charles Caulier quitte définitivement la mine pour un métier plus léger : la distribution de boissons. Près d’un siècle plus tard, la famille en est à sa quatrième génération et brasse à Péruwelz quelque 100 000 hectolitres par an. Mais l’histoire Caulier a toujours été celle d’une adaptation permanente — du fond de la mine au dépôt de boissons, puis du dépôt à la brasserie. Aujourd’hui, le défi porte un autre nom : la durabilité.
À contre-courant d’un secteur en crise
Le contexte n’a pourtant rien d’un long fleuve tranquille. Énergie, transport, matières premières : tout augmente, le pouvoir d’achat se crispe et la consommation se veut plus mesurée. Bien des brasseries de toute taille y laissent leur tablier. Caulier, elle, avance à contre-courant, avec 30 millions d’euros de chiffre d’affaires et un cap fixé à 150 000 hectolitres en 2030. Le secret ? Le premium et le temps long. « Nous créons des bières pour des moments importants, pas pour qu’on en boive cinq sur une soirée », résume Vincent Caulier, le CEO, qui voit dans la crise moins un couvercle qu’un tremplin.
La pleine lune, un joli coup de maître
Car la maison sait raconter des histoires. Lancée en 2012, la Paix Dieu — clin d’œil à l’ancienne abbaye cistercienne d’Amay, en province de Liège — doit une bonne part de son succès à une trouvaille : elle n’était brassée qu’aux jours de pleine lune. De quoi millésimer les brassins et rappeler qu’une bière reste un produit vivant, capable d’évoluer d’une cuvée à l’autre, à rebours de la standardisation industrielle. Le millésime lunaire a depuis vécu : les volumes actuels ne permettent plus ce luxe calendaire, et la communication a suivi, la gamme s’élargissant à une Nova « brassée sous une bonne étoile ». Reste l’essentiel, ce qui a bâti l’image de la marque : son verre biseauté, taillé comme une pierre précieuse, devenu la signature de la Paix Dieu sur les tables.

De l’orge qui répare les sols
La vraie nouveauté, elle, se joue en coulisses. En 2024, Caulier a scellé des partenariats avec les malteurs Malteurope et Boortmalt autour de l’agriculture régénérative — ces pratiques qui nourrissent les sols au lieu de les épuiser, au point d’y stocker du carbone et de rendre la culture de l’orge quasi carbone négative. Déjà 70 % du malt utilisé en 2025 en provenait ; l’objectif est le 100 % d’ici 2030, prime à l’agriculteur à l’appui pour accompagner la transition.
Trois millions et demi pour l’eau
Côté eau, l’investissement est lourd : plus de 3,5 millions d’euros dans une station d’épuration de nouvelle génération, opérationnelle dès 2026. Elle biométhanise les effluents et, surtout, traite les eaux usées jusqu’à les rendre à nouveau potables avant de les restituer au réseau. « Il n’existe que deux autres stations de ce type en Belgique, chez Huyghe et à l’Abbaye de Westmalle », souligne Vincent Caulier. Première brasserie wallonne à boucler ainsi la boucle, Caulier vise 100 % de ses eaux usées réutilisées en 2030.
Soleil, vapeur et drêche
Le reste suit la même logique de circuit fermé : 723 panneaux photovoltaïques sur les toits, un condenseur qui récupère la vapeur du brassage pour chauffer les chambres chaudes (−20 % de gaz par hectolitre), 100 % de la drêche revalorisée pour nourrir le bétail voisin. Le tout consigné, chiffres à l’appui, dans un premier rapport de développement durable aligné sur les référentiels CSRD et GRI, avec un cap clair : −30 % d’émissions par hectolitre d’ici 2030.
Boucler la boucle
De la mine au brassage, du dépôt de boissons à la station d’épuration, les Caulier n’ont jamais cessé de se réinventer. Et si le geste le plus moderne consistait, tout simplement, à rendre au réseau une eau aussi propre que celle qu’on y a puisée ? À Péruwelz, on appelle ça boucler la boucle, ce qui permet de lever leur célèbre verre à un avenir … plus vert !