Les français ont consommés plus de bière que de vin en 2025 en France. C’est la nouvelle qui circule un peu partout en ce moment suite à l’annonce des chiffres officiels de l’OIV (Organisation Internationale de la Vigne et du Vin). Les médias ont présenté ça comme une victoire du secteur. Mais si on regarde les chiffres de plus près, et surtout sur la durée, le tableau est beaucoup moins triomphal.
Une victoire à 100 000 hectolitres près
Selon les chiffres de l’OIV publiés en mai 2026, la France a consommé en 2025, 22 millions d’hectolitres de vin. La bière dépasse donc le vin pour la première fois de l’histoire française, si on compare avec les chiffres de Brasseurs de France qui estiment la consommation de bière à 22,1 millions d’hectolitres en 2025.
Sauf que 100 000 hectolitres d’écart sur 22 millions, c’est 0,45 %, autant dire, pas grande chose, et surtout, la consommation de bière en France est en recul depuis 2022, avec une baisse cumulée de 7 % entre 2022 et 2024. Ce n’est pas la bière qui a gagné, c’est le vin qui a perdu car sa consommation ne cesse de chuter depuis des décennies, pour atteindre en 2025 son plus bas niveau depuis 1957.
La photographie paradoxale du marché français
Pour bien comprendre la situation, il faut poser les chiffres côte à côte.
La France est le premier pays européen en nombre de brasseries, avec plus de 2 500 établissements recensés en 2024. Elle devance le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Belgique. Mais dans le même temps, elle est le dernier pays de l’Union européenne pour la consommation de bière par habitant : 33 litres par an, contre 129 litres en Tchéquie, 101 en Autriche, 92 en Pologne, et 56 en Belgique.
Mais plus surprenant encore, la France est aussi le premier importateur de bière de l’Union européenne, avec 8 millions d’hectolitres achetés à l’étranger en 2024. En termes de production de bière la France se classe seulement 7e parmi les producteurs européens, loin derrière l’Allemagne, l’Espagne, la Pologne, les Pays-Bas et la Belgique.
La France est donc le pays avec le plus de brasseries en Europe mais qui boit le moins, produit peu et importe beaucoup.
2 500 brasseries : un rêve entrepreneurial avant tout
Comment expliquer cette explosion ? En 2010, la France comptait environ 300 brasseries. En 2024, 2 500. La vague craft venue des États-Unis, et des barrières à l’entrée relativement faibles ont créé un appel d’air. Beaucoup de passionné·e·s, souvent en reconversion professionnelle, ont sauté le pas.
Mais que boivent vraiment les Français ?
En volume, les bières industrielles dominent le marché français à hauteur de 80 %, les bières artisanales n’en représentant que 20 %. Les bières importées occupent environ 30 % du volume consommé. Ce qui signifie qu’une part significative de ce que boivent les Français est brassé à l’étranger.
Les 2 500 micro et picobrasseries artisanales, soit 80 % des brasseries françaises, ne représentent collectivement qu’à peine 1 % de la production.
Recul européen
Il serait inexact de présenter la France comme un cas isolé. Le recul de la consommation de bière est une tendance structurelle à l’échelle européenne. En Belgique, nous avons perdu 20 % de sa consommation en dix ans, avec encore -2,1 % en 2024. L’Allemagne affiche -3 % sur la même année. En 2024, les ventes de bière ont reculé dans la plupart des grands marchés d’Europe de l’Ouest.
Les causes on les connais : vieillissement de la population qui boit, montée d’une génération qui consomme différemment, pression sur le pouvoir d’achat, et sobriété volontaire en progression. L’alcool perd des parts de marché, c’est indéniable.
Le sans-alcool : locomotive ?
Dans ce contexte morose, un segment tire nettement son épingle du jeu : la bière sans alcool. En 2025, sa consommation a progressé de 11,5 % en France. En Allemagne, plus de 700 millions de litres de bière sans alcool ont été produits en 2024, soit plus du double d’il y a vingt ans.
Sur ce terrain, la bière a une longueur d’avance certaine sur le vin : le vin sans alcool ne représente encore qu’1 % des parts de marché, là où la bière sans alcool dépasse les 6 % des volumes en grande distribution en France, et 5 % à l’échelle européenne. Les techniques de désalcoolisation sont mieux maîtrisées, et le produit mieux accepté.
Mais 6 %, c’est encore marginal. Et la vraie question est : est-ce que le segment sans alcool peut compenser structurellement la baisse de la consommation d’alcool, ou simplement en ralentir le rythme ?
Et si c’était une opportunité ?
Derrière ces chiffres se dessine peut-être une autre lecture. La France brassicole a explosé parce que des milliers de passionné·e·s ont voulu brasser de la bière. La France n’est pas un marché qui consomme beaucoup et doit donc son succès à d’autres raisons : rajouter une corde à l’arc de l’artisanat et de la gastronomie françaises déjà fleurissantes, défendre un territoire local via un produit qui ressemble, envie d’entreprendre tout simplement, avec un retour aux métiers où l’on fait des choses avec ses mains.
A mon avis il ne s’agit donc pas de savoir si la bière a « battu » le vin, mais de savoir si le secteur brassicole français saura transformer son foisonnement en durabilité et surtout, en rentabilité.
Sources :
https://brasseurs-de-france.com/wp-content/uploads/2026/02/CP-eco-marche-bilan-2025-03022026.pdf
https://ec.europa.eu/eurostat/en/web/products-eurostat-news/w/edn-20250801-1
https://belgianbrewers.be/categorie/centre-de-connaissances-public/rapport-annuel/?lang=fr
https://www.oiv.int/sites/default/files/2025-12/OIV_Activity-Report_2024.pdf