Jour de fête!

Jour de fête!

Un facteur français, un vélo brinquebalant, une fête de village et une obsession pour l’efficacité américaine. Il n’en fallait pas davantage à Jacques Tati pour réaliser en 1949, avec Jour de fête, l’une des comédies les plus charmantes de l’histoire du cinéma français. Plus de 75 ans plus tard, le facteur François continue de pédaler joyeusement. Et entre-temps, le film a même donné son nom à une bière belge : Jour De Fête de Vleesmeester Brewery.

Voilà qui mérite une enquête approfondie. De préférence installé confortablement dans un fauteuil, avec le film et la bière à portée de main.

Jacques Tati avant Monsieur Hulot

Quand on évoque Jacques Tati, on pense généralement tout de suite à Monsieur Hulot : ce grand personnage un peu maladroit, vêtu d’un imperméable, la pipe au bec, doté d’un talent particulier pour traverser le monde moderne sans jamais vraiment en faire partie. Mais avant Les Vacances de Monsieur HulotMon oncle et le magistral PlayTime, il y avait François.

Sorti en 1949, Jour de fête est le premier long métrage réalisé par Tati. Il y interprète lui-même François, facteur dans le petit village français de Sainte-Sévère-sur-Indre. François n’est pas vraiment un modèle d’efficacité. Il distribue son courrier à vélo, bavarde en chemin, donne un coup de main ici et là et, surtout, ne se laisse pas presser. Le courrier arrive. Finalement. Jusqu’au jour où la fête foraine débarque.

Dans un cinéma improvisé, François découvre un documentaire consacré aux services postaux américains. Là-bas, tout va vite. Très vite. Les facteurs ressemblent presque à des commandos. L’efficacité est la valeur suprême et le mot magique est : « Rapidité ! » François est profondément impressionné. Et les habitants du village ne vont pas tarder à s’en rendre compte.

Rapidité !

À partir de ce moment, François décide d’effectuer sa tournée à l’américaine. Dans son imagination, son vieux vélo devient une « machine de livraison » ultramoderne et les paisibles routes de campagne françaises se transforment en circuit de course. Ce qui suit, c’est du Tati pur jus.

François fonce sur les routes, dépasse habitants et obstacles, s’accroche à des véhicules et tente même d’accomplir certaines tâches administratives tout en pédalant. Plus il essaie de gagner du temps, plus le chaos s’installe. À certains moments, son vélo semble même avoir une vie propre.

Tati n’a pratiquement pas besoin de dialogues pour faire rire. Son humour se trouve dans le mouvement, le son, le rythme et surtout dans ce qui se passe quelque part au fond de l’image. Parfois, on remarque le gag une seconde trop tard. Parfois, on le rate complètement. Il ne reste alors plus qu’à revoir le film. Excellente excuse.

Derrière le burlesque se cache aussi une observation particulièrement fine. Jour de fête est une satire de notre fascination pour la vitesse, la technologie et l’efficacité. Dans le film, l’Amérique symbolise un monde nouveau où tout doit aller plus vite, être plus moderne et plus rationnel. François tente d’importer ce monde dans son petit village français, alors que personne ne lui a rien demandé.

Et c’est précisément ce qui rend le film étonnamment actuel. Remplacez les services postaux américains par les smartphones, l’intelligence artificielle, les colis livrés le jour même et les applications qui nous expliquent à quel point nous avons été productifs aujourd’hui, et François peut immédiatement remonter sur son vélo. Sauf qu’aujourd’hui, il devrait probablement commencer par créer un compte et télécharger une application.

Un village qui donne soif

Mais Jour de fête est bien plus qu’une satire du progrès. C’est aussi une déclaration d’amour à la campagne française.

Le village vit à son propre rythme. Les gens se parlent. Ils regardent. Ils attendent. Ils boivent un verre. Une fête foraine arrive et cela suffit soudain pour mettre le quotidien entre parenthèses. La fête n’a pas besoin d’être spectaculaire. Un manège, un café, un peu de musique et quelques verres suffisent.

Détail frappant pour l’amateur de bière : dans Jour de fête, on ne boit pratiquement pas de bière. En regardant attentivement ce qui arrive dans les verres au café et pendant la fête du village, on voit surtout passer du vin blanc et du cognac. C’est évidemment la France de la fin des années 1940, mais tout de même : quelle occasion manquée ! François aurait bien mérité une petite bière fraîche pendant sa tournée postale mouvementée. Rapidité, rapidité… mais bière d’abord.

C’est un monde que Tati n’idéalise pas, mais pour lequel il éprouve manifestement beaucoup de sympathie. La modernité arrive, mais le cinéaste se demande subtilement si tout ce qui peut aller plus vite doit nécessairement aller plus vite.

L’amateur de bière y reconnaîtra d’ailleurs une certaine vérité. Crier « Rapidité ! Rapidité ! » devant une cuve de fermentation semble assez peu efficace.

Du grand écran au verre de bière

Et nous voilà arrivés à l’autre Jour De Fête. La bière du même nom de Vleesmeester Brewery, à Edegem, fait vraisemblablement référence au film de Tati et semble partager le même goût pour la légèreté. L’étiquette de Jour De Fête et l’affiche originale du film présentent d’ailleurs des ressemblances plutôt troublantes. Coïncidence ?

  • Brasseur : Vleesmeester Brewery (BE)
  • Volume : 33 cl
  • Teneur en alcool : 4,0 %
  • Couleur : blonde dorée et trouble, avec une mousse blanche fine et serrée.
  • Nez/arômes : une véritable corbeille de fruits exotiques, avec des notes de zeste d’orange.
  • Goût : frais et net, très désaltérant, houblonné, avec une belle finale amère.

Cette bière blonde est notamment brassée avec les houblons Simcoe et Amarillo et présente une amertume bien marquée. Vleesmeester Brewery la décrit comme fraîche, florale et herbacée, avec des notes d’agrumes.

Vive la lenteur

C’est peut-être finalement là que se trouve le plus beau lien entre le film de Jacques Tati et la bière de Vleesmeester Brewery.

Jour de fête se moque de notre irrésistible envie de tout faire toujours plus vite. François veut devenir plus efficace et réussit surtout à rendre sa vie beaucoup plus compliquée. Le reste du village observe le spectacle avec amusement avant de reprendre tranquillement ses occupations.

En 1949, Tati avait déjà compris quelque chose avec lequel nous semblons toujours avoir du mal aujourd’hui : le progrès est formidable, tant que nous n’oublions pas pourquoi nous voulons progresser.

Alors, regardez à nouveau Jour de fête. Servez-vous éventuellement son homonyme belge. Regardez François foncer à tombeau ouvert à travers la campagne française et profitez surtout du fait que, vous, vous n’avez nulle part où aller.

Rapidité ? Demain peut-être.

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